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Réformer l’immersion française: qu’on cesse les tergiversations

Le Nouveau-Brunswick, un microcosme canadien sur le plan linguistique. Ici, les deux langues canadiennes jouissent d’une égalité légale et l’on peut s’épanouir en français, en anglais ou mieux encore, dans les deux langues! Cette réalité linguistique m’a toujours plu, en plus de très bien convenir à ma profession, enseignant de français.

Or, depuis les dix ans que je demeure dans la seule province bilingue du Canada, il me semble que le bien-fondé de ce bilinguisme est souvent remis en cause, et ce, surtout par les médias anglophones, tous sous la tutelle de Brunswick News. Quand ce dernier se trouve en panne d’idées, il sort la carte linguistique pour vendre ses journaux et, peut-être sournoisement, mais savamment, attiser la grogne linguistique qui semble toujours mijoter à feu doux ici dans la porte d’entrée du Canada Atlantique.

Prenons la semaine dernière comme exemple et examinons comment le fait d’évoquer la tempête qu’est l’immersion peut nuire à l’éducation des jeunes anglophones et, dans une moindre mesure, à l’harmonie des relations entre nos deux communautés linguistiques néo-brunswickoises. Dans cet article, je vais d’abord expliquer pourquoi une refonte de l’immersion ne serait pas nécessaire. Ensuite, je tenterai de déboulonner les mythes et les idées reçues souvent avancées par nos politiciens. Enfin, j’aborderai le danger social dû à l’évocation trop régulière de ce sujet comme thème d’actualité.


Pour commencer, la une de la semaine passée des trois grands quotidiens anglophones portait sur la possibilité d’apporter des changements de fond en comble aux présents programmes d’immersion. Le ministre de l’Éducation, Dominic Cardy, chargé de cet important portfolio politique, sait que parler de l’immersion et remettre en question son statut actuel lui garantit de la couverture médiatique. Mais cette fois il ne n’avance pas de changements - globalement modestes - comme changer le point d’entrée de la première à la troisième année. Non, cette fois-ci, il s’agit d’un changement à la fois majeur, mais tout autant incertain. Cardy a communiqué aux médias qu’il envisageait de repenser les programmes d’immersion, sans toutefois fournir le moindre détail à cet effet. Il a dit vouloir mettre sur pied un projet pilote dans une douzaine d’écoles anglophones, une idée assez vague au-delà de cette première étape. Où se trouveraient ces écoles? En milieu rural, là où l’offre en immersion est parfois inexistante ou laisse à désirer? Ce faisant, tout lancement d’un nouveau programme dans ce contexte aboutirait sûrement aux résultats escomptés, ce qui permettrait au ministre Cardy de vanter les fruits de ses efforts. Et si ces études et projets pilotes réussissent, quels autres aspects de l’immersion Cardy envisagerait-il de modifier par la suite? Prévoit-il par exemple une réduction du nombre d’heures d’instruction en français? J’espère que non, car on ne peut nier le fait que plus on est exposé à une langue, plus probables sont les chances de devenir réellement bilingue. Enfin, si le ministre Cardy aspire à ce que tous les jeunes anglophones graduent réellement bilingues, je crois qu’il se trompe totalement de cible. Au lieu de concentrer tous ses efforts sur les élèves en immersion qui terminent moyennement, fonctionnellement, et même habilement bilingues selon leur parcours en immersion et leur motivation personnelle, pourquoi ne s’évertue-t-il pas à revamper les cours de français langue seconde dans les programmes core, et à rehausser le nombre d’heures allouées à cette langue dans lesdits programmes. Si Cardy et Austin tiennent à ce que tous les jeunes Néo-Brunswickois possèdent un réel bilinguisme personnel, ce n’est pas aux élèves inscrits en immersion qu’il faut s’attaquer.

Continuons en déboulonnant un autre mythe qui est sorti la semaine dernière, celui-ci de la part de Kris Austin. Outre le fait que le prendre au sérieux est difficile en sachant qu’il s’affiche farouchement anti-français, il s’est montré de nouveau mal renseigné sur les réalités et les recherches linguistiques. Il prétend qu’il existe de nombreuses régions en Europe où l’on enseigne de multiples langues et la population est donc trilingue (Big French immersion reform planned, Daily Gleaner, le 8 janvier). Aimerait-il préciser? Cette idée reçue d’une Europe multilingue ne s’avère pas aussi réelle qu’on le croit. D’abord, dans la majorité des pays du continent, l’anglais n’est pas enseigné comme langue étrangère, mais comme sujet à part et les écoliers européens y sont exposés dès la première année. Alors, la première langue étrangère (qui est en effet la troisième langue apprise) sera souvent celle du pays voisin: l’italien pour un élève Marseillais et l’allemand pour un jeune Alsacien. À cela s’ajoute le fait que les étudiants européens peuvent plus facilement se déplacer et visiter des pays où la langue à l’étude se parle, tandis que nos élèves au Nouveau-Brunswick se trouvent dans la région la plus linguistiquement homogène au monde, soit l’Amérique du Nord. Et n’oublions pas que les Européens, étant donné la nature du paysage linguistique varié du continent, ont développé des ressources pédagogiques telles que le Cadre européen commun de référence pour les langues afin d’évaluer et de décrire les compétences langagières réelles d’un individu. Cependant, malgré tous ces efforts, la plupart du temps, les niveaux en deuxième et troisième langue varient d’une personne à l’autre et ne sont que très rarement des C2 (une expression proche de celle d’un locuteur natif) dans toutes les langues apprises. Bref, l’idée que chaque Européen peut aisément choisir dans un répertoire de langues s’avère de la foutaise.

Démystifions maintenant une dernière impression – enracinée, mais trompeuse – qu’un programme d’immersion doit s’occuper seul de la bilinguisation d’un enfant. Aussi paradoxal que ça puisse paraître, enlevons un instant le fait français de l’immersion en nous posant deux questions clés. Primo, la question: que font les élèves en immersion? Secundo, la réponse: ils apprennent à lire, à écrire, bref à communiquer. Grosso modo, ils font exactement comme s’ils étaient inscrits dans un programme anglais; ils s’initient à la littératie en vue de devenir de jeunes adultes lettrés. Seule différence, c’est qu’en immersion ils procèdent en français en plus de l’acquérir en anglais. Or, il faut que les parents anglophones se demandent: misons-nous uniquement sur l’école pour inculquer de l’anglais à nos enfants? Non. Les parents régaleront leurs bambins de la lecture à l’heure de coucher et ils leur présenteront des émissions, cantines et activités parascolaires qui renforcent les éléments de base en acquisition linguistique. Plus tard, ils leur achèteront des romans, les amèneront à la bibliothèque, bref, ils mettront le paquet pour instiller un goût de lecture, soit de la langue, en leurs progénitures. Résultat: un jeune qui maîtrise et s’épanouit dans sa langue maternelle. Mais, les parents anglophones font-ils autant pour assurer que les jeunes apprennent le français, leur deuxième langue? Malgré la présence de bibliothèques françaises dans toutes les trois grandes villes du sud de la province et une offre de camps d’été, entre autres, la grande majorité des parents anglophones confie entièrement l’acquisition de la langue seconde à l’école. Il faut que les parents se rendent compte qu’en dépit de la richesse des programmes d’immersion et de la passion des enseignants qui œuvrent là-dedans, acquérir une langue seconde exige du temps, de l’effort et de l’acharnement de toutes parts. Il ne revient pas uniquement à l’école d’assurer cette habileté.

Enfin, reconnaissons une dernière réalité soulevée par le débat autour de l’immersion française, notamment par l’attention que les médias anglophones accordent à cet enjeu. Selon moi, le simple fait de discuter et de cibler l’immersion relève de la politique de la division (wedge politics). Tout d’abord, ça divise et inquiète les parents anglophones entre eux, car ils ne savent pas à quel programme inscrire leurs enfants en raison de la nature changeante des options. On ne veut pas éloigner les parents anglophones de nos programmes d’immersion, de peur que ça change à plusieurs reprises au cours du cheminement scolaire de leurs enfants et que l’aîné, le cadet et le plus jeune suivent tous des programmes différents ou altérés. Pour éviter ce méli-mélo de voies d’immersion différentes, certains parents anglophones finiront par écarter l’option française et opter pour le programme anglais, moins sujet aux caprices et soubresauts de nos gouvernements provinciaux en constante évolution.

Aussi, cette politique de la division mènera à l’éloignement de nos deux communautés linguistiques et ne peut qu’exacerber les deux solitudes. Les francophones du Nouveau-Brunswick voient les journaux anglophones en kiosque, ils lisent les gros titres. À force d’en voir qui remettent en question la pertinence du français, leur langue à eux, ils risquent de développer un mépris à l’égard de la communauté anglophone et de ses institutions scolaires. Par exemple, le fait de voir ballotter le français comme matière d’année en année ne rassurera en rien l’esprit des francophones envers leurs concitoyens anglophones.

En conclusion, en tant qu’enseignant, j’estime que l’immersion, telle qu’elle est offerte à présent, fonctionne très bien. À condition qu’un programme soit bien encadré et que l’élève dispose d’un goût d’apprendre, celui-ci peut s’avérer habilement bilingue à la fin de son parcours scolaire. Et, en tant que Néo-Brunswickois, je trouve que les politiciens, comme les médias anglophones, devraient se demander comment leur évocation de cette patate chaude sur une base si régulière nuit à la bonne entente entre les deux communautés linguistiques et compromet la nature de ce qui nous rend distincts: le fait qu’ici on le peut… en anglais et en français!

Peter Manson, Enseignant, Fredericton

 

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dimanche 29 mars 2020