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“Qui suis-je and who cares?”

D’après mon expérience d’enseignante d’immersion, les thèmes pédagogiques évoluent d’année en année, mais récemment, je m’intéresse à un thème qui semble rarement discuté en forum public : l’identité de l’enseignant non-natif ou bilingue. Pourtant, en parlant aux gens, l’intérêt y était abondant. On me remerciait d’avoir initié la discussion et on en voulait d’autres. Ceci dit, en publiant ce billet, il est difficile de ne pas généraliser, ni de sursimplifier la question. Mon but n’est pas d’offenser, mais plutôt d’informer et surtout de faire réfléchir.

“Non-natif” ou bilingue?

Généralement, les termes “non-natif” ou “non-francophone” désignent ceux pour qui le français n’est pas la langue maternelle. Toutefois, ces termes peuvent soulever des dichotomies problématiques. En contraste, on (excluant la personne qui parle) hésite à employer le terme “bilingue” parce que ce titre semble trop noble et inatteignable pour quelqu’un qui fait parfois des fautes. Pourtant, depuis trente ans, la recherche nous dit qu’un bilingue est quelqu’un qui fonctionne dans deux langues (Grosjean, 1982). La maitrise parfaite des deux langues n’est plus le critère valide, en partie, parce que même des locuteurs natifs font des erreurs. Ceci dit, cette discussion sera pour une autre fois.

Quels sont les enjeux identitaires pour l’enseignant bilingue?

La transition entre apprenant et enseignant n’est pas toujours facile, mais pour l’enseignant bilingue, il y a une composante identitaire supplémentaire. Comme élève d’immersion, nous passons la journée à nous faire évaluer et juger par quelqu’un d’autre, ou sinon, nous cherchons l’approbation de nos professeurs. Alors, quand nous devenons à notre tour enseignant en français, c’est à nous d’offrir ces rétroactions aux élèves et donc, nous devons être confiant dans nos connaissances linguistiques ou du moins, en donner l’impression. Nous devons aussi choisir le modèle que suivront nos élèves. Serons-nous l’enseignant confiant parce que nous devrions tout savoir? Ou serons-nous l’enseignant humble qui apprend en faisant? Les francophones jugeront-ils notre accent? Est-ce que nous faisons des fautes de grammaire en parlant? Les parents questionneront-ils notre légitimité en tant qu’enseignant de français? Sommes-nous véritablement légitimes?

Bien sûr, même un professeur francophone peut se poser ces questions. Et d’ailleurs, chacun – francophone ou non – réagit à ces questions à sa manière. Selon moi, ce ne sont pas les réponses qui importent le plus, mais l’implication pour l’ensemble de notre communauté francophile. Nous avons de plus en plus d’enseignants qui sont finissants d’immersion. Voilà un indice merveilleux du succès de ce programme! Grâce à leurs expériences, ces enseignants bilingues ont plus en commun avec les étudiants d’immersion et comprennent mieux les défis identitaires d’être bilingue, ce qui est un atout immesurable.

Pourquoi est-ce un sujet taboo?

On hésite parfois à parler de l’identité du non-natif pour deux raisons: 1) Si je suis non-natif, je ne voudrais pas révéler que je me sens parfois inadéquat. Ce serait avouer que je ne suis pas compétent dans mon travail. 2) Si je suis un francophone natif, je ne veux pas que mon collègue non-natif se sente mal, donc je n’en parle pas. Dans d’autres cas, le francophone natif ressent le devoir de corriger toutes les erreurs que fait son collègue non-natif. Malgré ses bonnes intentions, le francophone réussit alors à supprimer toute confiance avec un seul commentaire. J’exaggère peut-être, mais si nous voulons que la correction d’erreur soit efficace, il y a un contexte et une approche propices (Macintyre, Burns et Jessome, 2011) autant pour nos élèves qu’entre collègues.

Peu importe la raison d’hésiter à parler de ce sujet, on peut, sans le vouloir, amplifier la dichotomie francophone/ non-francophone. Et voilà justement le problème: lorsqu’on se voit en opposition, on cesse de voir l’ensemble des professeurs de français comme jouant sur une même équipe, ayant un but commun.

Reconnaitre la diversité de la francophonie hors Québec, c’est apprécier les différentes expériences qui nous ont amenés à devenir enseignant en français et c’est ce qui nous permettra de respecter ce que vivent nos étudiants. L’objectif de l’immersion n’est pas de créer des francophones natifs. Par définition, c’est impossible! Notre objectif du programme d’immersion est de créer des bilingues fonctionnels qui ont une appréciation de la langue et culture françaises. Alors, comment faire?

Mon message unificateur

-       Cessons de voir les francophones et non-francophones comme des sous-groupes de notre profession.

-       Cessons de voir les non-natifs comme des apprenants (même si nous continuons tous à apprendre) mais comme des locuteurs bilingues légitimes.

-       Encourageons tous les membres de notre profession à s’assumer comme fiers bilingues, prêts à assumer des rôles de leadership pour nos futurs enseignants.

-       Encourageons tous les membres de notre profession à s’exprimer et à participer de vive voix à la communauté francophile (par exemple, en offrant un commentaire à ce billet de blogue!)


Références

Grosjean, F. (1982). Life with Two Languages. Massachusetts : Harvard University Press.

Macintyre, P.D., Burns, C. et Jessome, A. (2011). Ambivalence About Communicating in a Second Language: A Qualitative Study of French Immersion Students’ Willingness to Communicate. The Modern Language Journal, 95, pp. 81-96.

 

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Commentaires 4

Admin le mercredi 6 mai 2015 01:17

Merci Monica pour cet article qui va surement suciter bcp de dialogue et d'interventions! C'est un sujet très actuel...

Je crois que le succès d'un programme d'immersion est grandement relié à la culture francophone qui est vécue et promue dans l'école. À notre école, nos sommes chanceux, tout se passe en français et très souvent nos conversations dans la salle des profs se déroulent en français même si une légère majorité d'entres nous sommes des francophones de souche.
Dans la plupart des cas, je crois que les francophones sont au courant des erreurs courantes comises par nos collègues francophiles et très acceptants. J'ai des amis qui sont anglophones mais bilingues et qui font le même genre d'erreurs. Comme tu le dis, le programme d'immersion d'a pas pour but de créer des petits québécois, mais plutôt des ` bilingues fonctionnels qui ont une appréciation de la langue et culture françaises.`
C'est un grand travail de collaboration que d'augmenter la confiance de nos enseignants francophiles, à dialoguer, échanger, en français. Mais c'est faisable!

J'aime quand tu expliques à la fin que:
Encourageons tous les membres de notre profession à s’assumer comme fiers bilingues, prêts à assumer des rôles de leadership pour nos futurs enseignants.
et
Encourageons tous les membres de notre profession à s’exprimer et à participer de vive voix à la communauté francophile.

J'aimerais ajouter que c'est aussi une part de responsabilité de notre profession de livrer un programme de qualité, donc, le fait d`être un fier bilingue, laisse place à l'apprentissage et l'approfondissement des connaissances de la langue et de la CULTURE francophone. S'intéresser aux artistes de la francophonie canadienne et internationale est un atout afin d'enseigner et divulguer cet amour de la langue-culture à nos élèves. La maîtrise de la langue française, à l'oral et à l'écrit l'est aussi. Tout ceci ne peut pas être imposé, cela devient un choix personel, qui par contre, devrait être encouragé par chaque administrateur.

Finalement, désolée si j'ai commis des erreurs! S`il y avait une fonction d'autocorrection, je ne l'ai pas trouvée!

Merci Monica pour cet article qui va surement suciter bcp de dialogue et d'interventions! C'est un sujet très actuel... Je crois que le succès d'un programme d'immersion est grandement relié à la culture francophone qui est vécue et promue dans l'école. À notre école, nos sommes chanceux, tout se passe en français et très souvent nos conversations dans la salle des profs se déroulent en français même si une légère majorité d'entres nous sommes des francophones de souche. Dans la plupart des cas, je crois que les francophones sont au courant des erreurs courantes comises par nos collègues francophiles et très acceptants. J'ai des amis qui sont anglophones mais bilingues et qui font le même genre d'erreurs. Comme tu le dis, le programme d'immersion d'a pas pour but de créer des petits québécois, mais plutôt des ` bilingues fonctionnels qui ont une appréciation de la langue et culture françaises.` C'est un grand travail de collaboration que d'augmenter la confiance de nos enseignants francophiles, à dialoguer, échanger, en français. Mais c'est faisable! J'aime quand tu expliques à la fin que: Encourageons tous les membres de notre profession à s’assumer comme fiers bilingues, prêts à assumer des rôles de leadership pour nos futurs enseignants. et Encourageons tous les membres de notre profession à s’exprimer et à participer de vive voix à la communauté francophile. J'aimerais ajouter que c'est aussi une part de responsabilité de notre profession de livrer un programme de qualité, donc, le fait d`être un fier bilingue, laisse place à l'apprentissage et l'approfondissement des connaissances de la langue et de la CULTURE francophone. S'intéresser aux artistes de la francophonie canadienne et internationale est un atout afin d'enseigner et divulguer cet amour de la langue-culture à nos élèves. La maîtrise de la langue française, à l'oral et à l'écrit l'est aussi. Tout ceci ne peut pas être imposé, cela devient un choix personel, qui par contre, devrait être encouragé par chaque administrateur. Finalement, désolée si j'ai commis des erreurs! S`il y avait une fonction d'autocorrection, je ne l'ai pas trouvée!
Invité - Monica Tang le samedi 9 mai 2015 21:13

Merci Mme Palson de votre lecture et commentaire. Désolée de ma réponse tardive. Je suis présentement en voyage en Espagne! Un contexte propice pour réfléchir à l'expérience de l'apprentissage des langues!

Effectivement, la construction d'un programme de qualité est un travail collaboratif. Et vous avez raison que nous avons une responsabilité professionnelle de s'y investir à fond. Vous me paraissez une collègue encourageante qui comprend l'importance et le défi de créer un environnement d'appui. Sans doute, vos collègues francophiles apprécient votre mentorat.

Cela dit, je vous invite pour un instant à considérer cette comparaison. Ici en Espagne, je suis clairement apprenante de la langue. Ce qui m'aidera à développer ma confiance et mon rapport à l'espagnol, c'est la permission de faire des erreurs et la chance de me corriger (si on me corrige trop souvent et trop rapidement, je me décourage). J'ai besoin d'observer mon milieu pour découvrir des indices de la structure de la langue (documents authentiques). L'hispanophone "natif" est une des sources d'information qui peut m'aider (comme mon dictionnaire de poche), mais c'est à moi de développer des outils pour naviguer dans ce contexte. Le meilleur modèle de ces habiletés pour moi à suivre, n'est en fait pas le locuteur natif (qui n'a peut-être jamais voyagé) mais, le voyageur habituel qui sait comment gérer cet assaut d'information. Éventuellement, ce qui me donnera cette confiance n'est pas seulement l'accumulation d'un vocabulaire fonctionnel et d'une syntaxe normative, mais la légitimité qu'on m'accordera (et que j'accorde à moi-même) en tant que locuteur bi-plurilingue.

Aux stades précoces (où je suis aujourd'hui, un A1, peut-être) toute générosité est appréciée. J'appelle ce stade "le touriste". Si je continue mon étude de l'espagnol, cette identité évoluera (du stade A2 à B2 et au-delà) à un tel point où un jour, je voudrai peut-être devenir professeur! Au B2, j'appelle ce stade celui du "citoyen/poète", parce qu'on a une appréciation et complexité suffisante à cette étape pour défendre nos idées et manipuler la langue de manière plus esthétique. Mais pour être un vrai citoyen, il doit y avoir une reconnaissance de ma citoyenneté. Voilà cette légitimité. D'une part, ce futur citoyen doit être reconnu par le pays (processus de professionnalisation et légitimation externe) et d'une autre part, il a une responsabilité d'assumer son droit de parole (légitimation interne).

La même idée s'applique pour nos enseignants bilingues. Bien que vous le fassiez avec compassion et compréhension, en disant que vous acceptez leurs "erreurs", vous soulignez leur statut d'apprenant et non de professionnel légitime. C'est une différence très subtile, et le mentorat joue néanmoins un rôle essentiel dans la professionnalisation de nos nouveaux collègues. Mais à un certain point, il faut réaliser qu'en voyant les enseignants bilingues comme des apprenants et non des professionnels, on peut, sans le vouloir, imposer des limites à leur développement identitaire.

Merci Mme Palson de votre lecture et commentaire. Désolée de ma réponse tardive. Je suis présentement en voyage en Espagne! Un contexte propice pour réfléchir à l'expérience de l'apprentissage des langues! Effectivement, la construction d'un programme de qualité est un travail collaboratif. Et vous avez raison que nous avons une responsabilité professionnelle de s'y investir à fond. Vous me paraissez une collègue encourageante qui comprend l'importance et le défi de créer un environnement d'appui. Sans doute, vos collègues francophiles apprécient votre mentorat. Cela dit, je vous invite pour un instant à considérer cette comparaison. Ici en Espagne, je suis clairement apprenante de la langue. Ce qui m'aidera à développer ma confiance et mon rapport à l'espagnol, c'est la permission de faire des erreurs et la chance de me corriger (si on me corrige trop souvent et trop rapidement, je me décourage). J'ai besoin d'observer mon milieu pour découvrir des indices de la structure de la langue (documents authentiques). L'hispanophone "natif" est une des sources d'information qui peut m'aider (comme mon dictionnaire de poche), mais c'est à moi de développer des outils pour naviguer dans ce contexte. Le meilleur modèle de ces habiletés pour moi à suivre, n'est en fait pas le locuteur natif (qui n'a peut-être jamais voyagé) mais, le voyageur habituel qui sait comment gérer cet assaut d'information. Éventuellement, ce qui me donnera cette confiance n'est pas seulement l'accumulation d'un vocabulaire fonctionnel et d'une syntaxe normative, mais la légitimité qu'on m'accordera (et que j'accorde à moi-même) en tant que locuteur bi-plurilingue. Aux stades précoces (où je suis aujourd'hui, un A1, peut-être) toute générosité est appréciée. J'appelle ce stade "le touriste". Si je continue mon étude de l'espagnol, cette identité évoluera (du stade A2 à B2 et au-delà) à un tel point où un jour, je voudrai peut-être devenir professeur! Au B2, j'appelle ce stade celui du "citoyen/poète", parce qu'on a une appréciation et complexité suffisante à cette étape pour défendre nos idées et manipuler la langue de manière plus esthétique. Mais pour être un vrai citoyen, il doit y avoir une reconnaissance de ma citoyenneté. Voilà cette légitimité. D'une part, ce futur citoyen doit être reconnu par le pays (processus de professionnalisation et légitimation externe) et d'une autre part, il a une responsabilité d'assumer son droit de parole (légitimation interne). La même idée s'applique pour nos enseignants bilingues. Bien que vous le fassiez avec compassion et compréhension, en disant que vous acceptez leurs "erreurs", vous soulignez leur statut d'apprenant et non de professionnel légitime. C'est une différence très subtile, et le mentorat joue néanmoins un rôle essentiel dans la professionnalisation de nos nouveaux collègues. Mais à un certain point, il faut réaliser qu'en voyant les enseignants bilingues comme des apprenants et non des professionnels, on peut, sans le vouloir, imposer des limites à leur développement identitaire.
Invité - Jessika le mercredi 7 février 2018 21:48

Bonjour,
Je trouve votre biais bien plus que pertinent et je suis du même avis que vous sur tous les points. Je suis heureuse, en tant que future enseignante de français langue seconde, que nous soyons capable de nous questionner sur nos capacités et de démontrer notre intérêt pour l'entraide entre professeurs (francophone tout comme non-francophone). Je trouve, tout comme vous, qu'il faut être fier de notre bilinguisme et de notre culture. Il faut savoir montrer notre fierté à nos élèves, qui nous voient comme modèles.
Je trouve qu'il est primordial d'arrêter de diviser les enseignants selon leur «catégorie», tout comme vous écrivez dans votre biais. J'espère que beaucoup des enseignants en programme d'immersion, peut-être après avoir fait la lecture de ce biais, auront cette vision de l'enseignement!

Bonjour, Je trouve votre biais bien plus que pertinent et je suis du même avis que vous sur tous les points. Je suis heureuse, en tant que future enseignante de français langue seconde, que nous soyons capable de nous questionner sur nos capacités et de démontrer notre intérêt pour l'entraide entre professeurs (francophone tout comme non-francophone). Je trouve, tout comme vous, qu'il faut être fier de notre bilinguisme et de notre culture. Il faut savoir montrer notre fierté à nos élèves, qui nous voient comme modèles. Je trouve qu'il est primordial d'arrêter de diviser les enseignants selon leur «catégorie», tout comme vous écrivez dans votre biais. J'espère que beaucoup des enseignants en programme d'immersion, peut-être après avoir fait la lecture de ce biais, auront cette vision de l'enseignement!
Invité - Monica Tang le vendredi 16 février 2018 23:04

Merci Jessika pour votre réponse! Je suis ravie d'apprendre que ce billet vous ait touchée et que cette vision soit partagée par nos nouveaux enseignants! La prochaine étape c'est d'inviter nos élèves à faire partie de cette discussion aussi et leur offrir des expériences qui leur permettront de développer un attachement à leur identité bilingue. Bonne continuation dans ce grand projet à long terme et merci d'avoir pris le temps d'écrire!

Merci Jessika pour votre réponse! Je suis ravie d'apprendre que ce billet vous ait touchée et que cette vision soit partagée par nos nouveaux enseignants! La prochaine étape c'est d'inviter nos élèves à faire partie de cette discussion aussi et leur offrir des expériences qui leur permettront de développer un attachement à leur identité bilingue. Bonne continuation dans ce grand projet à long terme et merci d'avoir pris le temps d'écrire!
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Invité
mardi 23 juillet 2019