Je me souviens, comme si c’était hier, de la première fois que j’ai entendu un mot en français. J’avais sept ans et il y avait une nouvelle fille dans ma classe de deuxième année. Cette fille revenait de France où elle avait passé plusieurs années en raison du travail de son père. « Say something in French » lui dis-je son premier jour. Elle a prononcé le mot « fleur ». Ah! Je me rappelle du son du « r »… tellement étrange mais joli en même temps. Voilà le début de mon amour de la langue française.

MATIÈRE PRÉFÉRÉE

Originaire des États-Unis d’une famille anglophone, les gens que je rencontre maintenant sont surpris de ma maîtrise de la langue française. Comment est-ce que j’y suis arrivée? Où est-ce que j’ai appris le français à ce point-là? Ma réponse est toujours la même : j’ai appris le français à l’école. Mais comment? « Tu le parles tellement bien, presque sans accent! » disent les gens. Alors, j’explique…

Le début de mon apprentissage du français était aux cours de français de base au secondaire, de la 7e jusqu’à la 12e année, des cours de 50 minutes par jour tous les jours. Le français était mon cours préféré.

À 16 ans, j’ai fait un échange linguistique de trois semaines en banlieue de Paris. J’ai tellement aimé mon expérience que j’y suis retournée trois ans plus tard pour toute une année d’études universitaires à Paris où j’ai étudié à la Sorbonne. C’était un point tournant parce qu’en revenant de Paris, j’ai décidé de faire ma vie avec le français. J’ai doublé les efforts pendant ma dernière année à l’université pour suivre tous les cours nécessaires dans le but d’avoir ma certification en enseignement du français langue seconde. Faute de poste en FLS après l’université, j’ai travaillé à la Bibliothèque française de Boston, maintenant l’Alliance française. Je coordonnais des activités pour les francophones et francophiles dans la région de Boston. Qui savait qu’un jour je ferais la même chose - mais au niveau national au Canada - pour les professeurs d’immersion!

Mon amour de la langue française m’a aidée à trouver l’Amour avec une grand A. Comme je parlais français, et tous mes amis le savaient, ils m’ont présenté à un Québécois qui était en visite à Boston et qui connaissait deux de mes amis. « Mais Martha, tu parles français, et tu peux lui montrer la ville! » Longue histoire courte, j’ai épousé ce Québécois deux ans plus tard. Curieusement, quand je l’ai rencontré je parlais le français de France avec un accent de Paris et je ne comprenais pas trop ce que mon chum disait en français avec son accent du Québec. Pas de soucis parce qu’après plus de 20 ans ensemble, il a réussi à changer mon accent (et il en est fier!) et m’a fait connaître la belle culture, la gastronomie et les expressions de la belle Province. 

LA TRANSITION À UNE IMMERSION TOTALE

Au départ, je n’apprenais pas le français pour voyager, ni pour avoir un emploi. J’apprenais le français parce que j’aimais le son de la langue et le défi de décoder les différents mots et différentes expressions qui révélaient une autre façon de voir la vie. J’adorais aussi les règles de grammaire. Bien écrire une phrase était comme faire un beau casse-tête avec des mots, en y ajoutant accents, accords et conjugaisons.

Ma passion pour la langue française ne m’a jamais lâchée. Nouvellement arrivée au Canada, j’ai adoré l’idée d’un pays bilingue français-anglais et j’avais encore une grande volonté de maitriser le français. Mon mari m’a tout de suite donné un conseil pour réussir à communiquer avec des francophones : continuer en français même s’ils te répondent en anglais. Il m’a expliqué que pour beaucoup de francophones au Canada, c’est comme leur deuxième nature de répondre en anglais au premier soupçon d’un petit accent anglais. J’ai donc persévéré en français, et je n’ai pas lâché, même si je mâchais les mots et que je parlais comme une vache espagnole. De toute façon, quand nous avons vécu quatre ans à Bruxelles, je n’avais plus le choix de parler français, et un bon français à part ça, sans y insérer des anglicismes. Je vis toujours dans une communauté francophone et  je travaille en français. Une immersion totale, sauf chez nous où je parle anglais à mes enfants pour qu’elles soient bilingues.

Le français pose encore un défi pour moi. Cela a commencé avec de petites conversations en français ici et là avec des personnes qui n’étaient pas de la parenté québécoise de mon mari. Puis c’était l’effort de faire des courses en français, de faire des amis francophones. Je découvre de nouveaux mots tous les jours dans le jargon de mon travail, dans les conversations avec mes voisins et autour de la piscine comme officielle lors des compétitions de natation. Il m’arrive maintenant de connaître des mots en français sans connaître la traduction exacte en anglais parce que j’apprends des mots dans un contexte, en les vivant.

IDENTITÉ FRANOCPHONE

Au Manitoba et en Ontario, une nouvelle définition de francophone prend forme. Cette nouvelle définition regroupe les personnes de langue maternelle française et « les personnes qui possèdent une affinité spéciale avec le français et s'en servent couramment dans la vie quotidienne même s'il ne s'agit pas de leur langue maternelle » (Source : Loi sur l'appui à l'essor de la francophonie manitobaine). Whoa minute! C’est moi ça. Parler couramment le français était toujours un rêve. Suis-je enfin francophone? Y a-t-il d’autres anglophones de naissance qui se considèrent francophones? Les finissants d’un programme d’immersion qui travaillent eux aussi en français et vivent une grande partie de leur quotidien en français, sont-ils aussi francophones?