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Intégration des perspectives autochtones [i] dans le programme d’immersion française 

Intégrer de manière explicite les perspectives autochtones dans toutes les matières : voilà le nouveau défi des enseignants en Colombie-Britannique (C-B) depuis l’automne 2016. Ce ne sont pas que les contenus autochtones qui doivent être enseignés, mais également leurs perspectives, c’est-à-dire les manières d’apprendre, d’appréhender et de comprendre le monde. Pour les enseignants et ceux en immersion française, nous vivons un profond changement pédagogique où nous passons du mode « apprendre à propos des autochtones » à  « apprendre des autochtones [ii] ».

Des changements qui confrontent mon identité professionnelle

Nous sommes tous enseignants dans un pays qui a été construit sur des idées colonialistes ancrées dans un discours de supériorité sur les façons de faire eurocentriques (dans notre cas celles des Anglais et des Français) où ont été dévalorisés, voire même supprimés, les savoirs autochtones [iii]. Des études au niveau national ont en effet montré que les enseignants, issus principalement de la classe moyenne et de la majorité blanche, ne connaissent pas ou très peu l’histoire des autochtones du Canada et les enjeux actuels [iv]. Par ailleurs, la majorité des enseignants ignorent également les dynamiques de pouvoir social, culturel, économique et politique associées au statut de la classe dominante [v]. Étant moi-même issue de la classe moyenne de la majorité blanche, je me trouve confrontée à ce nouveau regard critique sur mon rôle en tant qu’éducatrice et formatrice dans le programme d’immersion. Ceci est d’autant plus complexe que faisant partie de la minorité francophone qui revendique haut et fort depuis des décennies ses droits, j’ai dû me rendre à l’évidence que le français, bien qu’étant une langue et culture à protéger et à valoriser, a également été une langue et une culture de colonisation dans mon propre pays et ailleurs dans le monde. Les enseignants d’immersion se trouvent en quelque sorte « en sandwich » dans les couches complexes des dynamiques de colonisation au Canada. Je pense que c’est un aspect important à discuter avec nos élèves d’immersion au niveau secondaire.

Des pistes pédagogiques en immersion française

L’intégration des perspectives autochtones dans les programmes d’études en C.-B. s’inscrit dans le contexte international de reconnaissance des savoirs autochtones [vi]. Je crois qu’il est important que les élèves en immersion comprennent ce contexte international pour ne pas qu’ils pensent que c’est seulement au Canada que nous vivons ces défis causés par la colonisation. Il existe des exemples concrets qui vont dans le sens de la réconciliation dans d’autres pays. La Nouvelle-Zélande a fait et continue de faire un important travail de décolonisation de l’éducation. Entre autres, le Maori a été reconnu comme langue officielle en 1987 avec un statut égal à l’anglais et au langage des signes.

Pour commencer à mieux intégrer les perspectives autochtones en immersion, le document publié par le Ministère de l’éducation de la C-B, Visions du monde et perspectives autochtones dans la salle de classe : aller de l’avant [vii], propose des convergences pédagogiques entre les approches autochtones et non-autochtones. Il s’agit de créer des ponts interculturels en se basant, entre autres, sur la pédagogie du lieu, l’apprentissage expérientiel, la mise en valeur de l’identité, le rôle de la tradition orale, le respect et la collaboration pour en nommer que quelques-uns. Il reste beaucoup de travail à faire pour avoir des ressources de qualité en français pour l’immersion française qui soient adaptées aux réalités de chaque province et territoire, mais nous voyons ici un début fort intéressant.

Pour terminer, j’aimerais partager une citation du juge Sinclair et qui a eu un effet catalyseur pour moi en tant qu’enseignante et formatrice : « si l’éducation a eu un rôle fondamental dans le processus d’assimilation culturelle des peuples autochtones du Canada, c’est également par l’éducation que peut être entamé le processus de réconciliation nationale [viii] ».

 

[i] Dans ce blogue, le terme autochtone se réfère également aux Premières nations, aux autochtones non reconnus comme Premières nations, aux Métis et aux Inuits du Canada. 
[ii] Dion, S. D. (2009). Braiding histories: Learning from aboriginal peoples' experiences and perspectives. Vancouver, BC : UBC Press.
[iii] Commission de vérité et réconciliation Canada. (2015). Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir : Sommaire du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Ottawa : Commission de vérité et réconciliation du Canada. Disponible à http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/File/French_Exec_Summary_web_revised.pdf 
[iv] Voir les recherches de Campeau (2016) ; Deer (2013) ; Dion (2009) ; Kanu (2011) ; Nardozi et al. (2014) ; Tanaka et al. (2007) ; Strong-Wilson (2007) ; Witt (2006).
[v] Voir les recherches de Deer (2013) ; Dion (2009) ; Nardozi et al. (2014).
[vi] Se référer au document La Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples (2007). Disponible à : http://www.un.org/esa/socdev/unpfii/documents/DRIPS_fr.pdf 
[vii] British Columbia Ministry of Education. (2016). Visions du monde et perspectives autochtones dans la salle de classe : aller de l’avant. Victoria, BC : Crown Publications. Disponible à : https://www.bced.gov.bc.ca/abed/awp_moving_forward_fr.pdf 
[viii] Ma traduction. Sinclair, J. (2012). Keynote -18th Annual Provincial Conference on Aboriginal Education. FNESC. Vidéo. 41min. https://vimeo.com/54399099  

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Commentaires 8

Invité - Kim Lockhart le mardi 28 novembre 2017 06:10

Merci Isabelle de partager tes savoirs et de nous faire réfléchir à ce sujet.

Merci Isabelle de partager tes savoirs et de nous faire réfléchir à ce sujet.
Invité - Bharuttee Deehoo le mardi 28 novembre 2017 19:07

Voici une ressource pédagogique intitulée ,"Shi-Shi-etko" par Nicola I. Cambell, que j'ai utilisée à la maternelle pour intégrer les principes d’apprentissages d’autochtone. Comme activité, j’ai fait de petits sacs de souvenir dans lesquels les élèves ont placé trois choses importantes dans leur vie, qu’ils ont d’abord dessinées, coloriées et ensuite découpées.

Voici une ressource pédagogique intitulée ,"Shi-Shi-etko" par Nicola I. Cambell, que j'ai utilisée à la maternelle pour intégrer les principes d’apprentissages d’autochtone. Comme activité, j’ai fait de petits sacs de souvenir dans lesquels les élèves ont placé trois choses importantes dans leur vie, qu’ils ont d’abord dessinées, coloriées et ensuite découpées.
Invité - Anne-Marie Bélanger le mardi 28 novembre 2017 19:08

Bonjour à tous et un gros merci à Isabelle Côté pour son apport incroyable dans la communauté d'enseignants d'immersion.
Nous sommes quatre étudiantes-maîtres à la veille de terminer le programme PFP en Colombie-Britannique. Depuis le début de notre formation nous avons eu la chance de fouiller, de découvrir, d'essayer toutes sortes de manière d'infuser le contenu et les principes d'apprentissage autochtones dans nos leçons.
Nous nous sommes rendues compte que l'infusion des principes autochtones dans une salle de classe n'est pas vécue comme une matière séparée, mais bien comme une philosophie qui devient une partie intégrale de vision de nos enseignements.
Nous avons donc bâti une courte bibliographie annotée pour partager les ressources que nous avons utilisées pour notre développement professionnel et aussi dans nos salles de classe comme ressources pédagogiques avec les élèves. Certaines des ressources utilisées avec les élèves en classe sont en anglais, cependant, les discussions post-lecture se déroulent principalement en français.
En espérant que cette bibliographie vous soit utile,

Anne-Marie Bélanger
Caitlin Beattie
Marie-Pier Gilbert
Rachael Froese Zamperini

https://docs.google.com/document/d/1iTI9BT4Jay1nB07IcwL_AjEWP6g4mlQ-6JaILLv-FD4/edit

Bonjour à tous et un gros merci à Isabelle Côté pour son apport incroyable dans la communauté d'enseignants d'immersion. Nous sommes quatre étudiantes-maîtres à la veille de terminer le programme PFP en Colombie-Britannique. Depuis le début de notre formation nous avons eu la chance de fouiller, de découvrir, d'essayer toutes sortes de manière d'infuser le contenu et les principes d'apprentissage autochtones dans nos leçons. Nous nous sommes rendues compte que l'infusion des principes autochtones dans une salle de classe n'est pas vécue comme une matière séparée, mais bien comme une philosophie qui devient une partie intégrale de vision de nos enseignements. Nous avons donc bâti une courte bibliographie annotée pour partager les ressources que nous avons utilisées pour notre développement professionnel et aussi dans nos salles de classe comme ressources pédagogiques avec les élèves. Certaines des ressources utilisées avec les élèves en classe sont en anglais, cependant, les discussions post-lecture se déroulent principalement en français. En espérant que cette bibliographie vous soit utile, Anne-Marie Bélanger Caitlin Beattie Marie-Pier Gilbert Rachael Froese Zamperini https://docs.google.com/document/d/1iTI9BT4Jay1nB07IcwL_AjEWP6g4mlQ-6JaILLv-FD4/edit
Invité - Gabrielle le lundi 5 février 2018 14:54

En tant qu'étudiante au baccalauréat en enseignement du français, langue seconde, je me reconnais dans ce billet, en ce sens où mes connaissances concernant les différents peuples autochtones du Canada, notre histoire commune et les enjeux actuels sont assez limitées. Bien que l'histoire fut une partie intégrante de ma formation secondaire et collégiale, je ne peux en retirer une certaine satisfaction concernant l'autochtonie présente et passée. Il est certain que j'aimerais posséder ce bagage historique, culturel et d'autant plus actuel, car la population autochtone ne fait pas qu'être un écho du passé : la présence de la situation autochtone dans l'actualité ne fait qu'alimenter mon désir d'être mieux outillée pour à la fois comprendre et former à mon tour les élèves avec lesquels j'aurai la chance de travailler. Intégrer les perspectives autochtones dans toutes les matières est un changement pédagogique qui constitue un grand défi, mais il ouvre la porte à une prise de conscience importante. J'espère que ce début pour la Colombie-Britannique deviendra grand!

En tant qu'étudiante au baccalauréat en enseignement du français, langue seconde, je me reconnais dans ce billet, en ce sens où mes connaissances concernant les différents peuples autochtones du Canada, notre histoire commune et les enjeux actuels sont assez limitées. Bien que l'histoire fut une partie intégrante de ma formation secondaire et collégiale, je ne peux en retirer une certaine satisfaction concernant l'autochtonie présente et passée. Il est certain que j'aimerais posséder ce bagage historique, culturel et d'autant plus actuel, car la population autochtone ne fait pas qu'être un écho du passé : la présence de la situation autochtone dans l'actualité ne fait qu'alimenter mon désir d'être mieux outillée pour à la fois comprendre et former à mon tour les élèves avec lesquels j'aurai la chance de travailler. Intégrer les perspectives autochtones dans toutes les matières est un changement pédagogique qui constitue un grand défi, mais il ouvre la porte à une prise de conscience importante. J'espère que ce début pour la Colombie-Britannique deviendra grand!
Invité - Daniela Roy le lundi 5 février 2018 18:32

Bonjour,
Je trouve très intéressant ton point de vue sur les effets de la colonisation du Canada sur les peuples autochtones. Je suis d'avis avec toi, qu'il est important d'intégrer les perspectives autochtones en plus du contenu qui les rattachent. Si l'on ne prend pas le temps de comprendre et d'enseigner les « ponts interculturels » entre les cultures francophones et autochtones, nous ne pourrons pas favoriser une pédagogie adaptée au lieu, à ses traditions et à ses valeurs. C'est donc important d'en discuter et d'en faire des projets de recherche en comparant nos cultures autochtones avec d'autres similaires dans le monde. Ainsi, les élèves comprennent mieux le contexte de diversité culturelle ainsi que le concept de valorisation des cultures autochtones.

Bonjour, Je trouve très intéressant ton point de vue sur les effets de la colonisation du Canada sur les peuples autochtones. Je suis d'avis avec toi, qu'il est important d'intégrer les perspectives autochtones en plus du contenu qui les rattachent. Si l'on ne prend pas le temps de comprendre et d'enseigner les « ponts interculturels » entre les cultures francophones et autochtones, nous ne pourrons pas favoriser une pédagogie adaptée au lieu, à ses traditions et à ses valeurs. C'est donc important d'en discuter et d'en faire des projets de recherche en comparant nos cultures autochtones avec d'autres similaires dans le monde. Ainsi, les élèves comprennent mieux le contexte de diversité culturelle ainsi que le concept de valorisation des cultures autochtones.
Invité - Marie-Michèle le mardi 6 février 2018 21:12

Je tiens à vous remercier pour ce billet : c'est intéressant de voir comment les perspectives autochtones sont intégrées en Colombie-Britannique. Pour ma part, j'enseigne au Québec. Le "Programme de formation de l'école québécoise" ne demande pas, il me semble, une intégration aussi explicite de ces perspectives dans toutes les matières. Toutefois, je peux voir des convergences entre les approches de ce programme et les approches autochtones. Par exemple, deux des compétences transversales (compétences à développer dans toutes les matières) du programme sont d'ordre personnel et social. Elles s'intitulent "Structurer son identité" et "Coopérer". De plus, le domaine général de formation "Vivre-ensemble et citoyenneté" semble tout indiqué pour aborder la problématique de la cohabitation au Canada. Bref, il y a de la place dans le programme actuel pour intégrer les perspectives autochtones, si toutefois les enseignants acquièrent les connaissances nécessaires pour le faire.

Je tiens à vous remercier pour ce billet : c'est intéressant de voir comment les perspectives autochtones sont intégrées en Colombie-Britannique. Pour ma part, j'enseigne au Québec. Le "Programme de formation de l'école québécoise" ne demande pas, il me semble, une intégration aussi explicite de ces perspectives dans toutes les matières. Toutefois, je peux voir des convergences entre les approches de ce programme et les approches autochtones. Par exemple, deux des compétences transversales (compétences à développer dans toutes les matières) du programme sont d'ordre personnel et social. Elles s'intitulent "Structurer son identité" et "Coopérer". De plus, le domaine général de formation "Vivre-ensemble et citoyenneté" semble tout indiqué pour aborder la problématique de la cohabitation au Canada. Bref, il y a de la place dans le programme actuel pour intégrer les perspectives autochtones, si toutefois les enseignants acquièrent les connaissances nécessaires pour le faire.
Invité - Marc Lindsay le jeudi 8 février 2018 00:05

Bonjour Mme Côté,

Votre réflexion sur la place paradoxale du français au Québec, langue de colonisé et langue de colonisateur, est très pertinente. C'est un sujet qui doit être discuté en classe pour permettre aux étudiants de mieux comprendre la dynamique sociale et les rapports historiques dans laquelle l'utilisation du français au Canada s'insère.

La prise de conscience de l'influence de la culture française et francophone sur la culture amérindienne emmène un désir de la réhabiliter. Et quoi de mieux que de la réhabiliter à travers l'apprentissage de la langue française! D'ailleurs, l'apprentissage expérientiel, mode d'apprentissage autochtone, rejoint les dernières tendances en didactique du français.

Merci pour ce partage,

Marc

Bonjour Mme Côté, Votre réflexion sur la place paradoxale du français au Québec, langue de colonisé et langue de colonisateur, est très pertinente. C'est un sujet qui doit être discuté en classe pour permettre aux étudiants de mieux comprendre la dynamique sociale et les rapports historiques dans laquelle l'utilisation du français au Canada s'insère. La prise de conscience de l'influence de la culture française et francophone sur la culture amérindienne emmène un désir de la réhabiliter. Et quoi de mieux que de la réhabiliter à travers l'apprentissage de la langue française! D'ailleurs, l'apprentissage expérientiel, mode d'apprentissage autochtone, rejoint les dernières tendances en didactique du français. Merci pour ce partage, Marc
Invité - Jérémie Miller le jeudi 8 février 2018 04:50

Merci pour cet article instructif!
Le soucis d'inclusion et de réconciliation est un vent de fraîcheur dans les relations entre autochtones et non-autochtones au Canada, qui sont trop souvent caractérisées par un paternalisme destructeur plutôt que par un lien d'interdépendance sain. La citation du juge Sinclair est particulièrement à propos et représente mon soucis pour l'avenir de la question autochtone au Canada. C'est d'ailleurs ce qui m'a dirigé vers l'enseignement puisque je considère que la réconciliation passe premièrement par l'individu, non par les initiatives gouvernementales. Je rêve du jour où l'aspiration de chaque Canadien sera celle des représentants amérindiens de la Grande Alliance (1603), soit que les deux peuples cohabitent, en alliés égaux, sur le territoire en partageant la responsabilité de l'équilibre des écosystèmes.

Merci pour cet article instructif! Le soucis d'inclusion et de réconciliation est un vent de fraîcheur dans les relations entre autochtones et non-autochtones au Canada, qui sont trop souvent caractérisées par un paternalisme destructeur plutôt que par un lien d'interdépendance sain. La citation du juge Sinclair est particulièrement à propos et représente mon soucis pour l'avenir de la question autochtone au Canada. C'est d'ailleurs ce qui m'a dirigé vers l'enseignement puisque je considère que la réconciliation passe premièrement par l'individu, non par les initiatives gouvernementales. Je rêve du jour où l'aspiration de chaque Canadien sera celle des représentants amérindiens de la Grande Alliance (1603), soit que les deux peuples cohabitent, en alliés égaux, sur le territoire en partageant la responsabilité de l'équilibre des écosystèmes.
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jeudi 21 juin 2018